lundi 26 janvier 2009

La peur n évite pas le danger



« J'ai plus de 90 ans, ça situe le personnage, un dinosaure.» ainsi se présente Raymond. " Il y a des idées que les gens ne se font pas à propos de la guerre de 40. Ils connaissent mal cette période ou ne s'y intéressent pas : ils ne l'ont pas vécu."
Il a tenu à nous faire partager son histoire sous la forme «d'épisodes de guerre», datant de l'époque où il était p
risonnier
.


Enterré au fond d'un trou dans le sable, au bord de la Somme, Raymond et ses camarades ont pour mission d'arrêter les Allemands au niveau du fleuve. C'est alors que l'ordre est donné de battre en retraite. 70 kilomètres les séparent de Paris. La fatigue est telle que des taxis doivent venir à leur rencontre pour les récupérer. Ils reprennent ensuite position sur des collines autour de Paris pour arrêter les Allemands. Les ennemis doivent arriver par le nord mais trait de gloire du génie militaire, ils arrivent par le sud. Étant plus rapides, les Allemands prennent le dessus, Raymond et ses camarades sont fait prisonniers.

Ils sont conduits à pied à travers les boulevards de la capitale jusqu'au camp de Drancy. Le cortège forme alors une interminable file humaine. La surveillance ne peut se faire correctement, il y a bien trop de monde. Certains en profitent pour sortir des rangs et s'échapper. Raymond ne prend pas le risque car il le sait : s'il s'échappe, ce sera sa famille qui subira les représailles.


Ils restent à Paris jusqu'à la mi-juillet. Par la suite, on les prévient qu'ils vont être conduits vers un camp, à l'est de la France. En réalité, ils sont en route pour l'Allemagne. Embarqués à quarante dans des wagons à bestiaux, ils se retrouvent tellement serrés les uns contre les autres que si l'un veut s'allonger, ils sont tous obligés de se tasser. Le plus dur pour Raymond à ce moment-là est de n'avoir aucune nouvelle ni de sa femme ni de sa famille. La dernière lettre qu'il leur a écrite est restée enterrée par les bombardements de l'artillerie sur les bords de la Somme et il sait qu'elle n'arrivera jamais. Dans le train, il décide de «lancer une bouteille à la mer » en rédigeant une lettre pour sa famille. Il la jette par la fenêtre sur le quai d'une gare, proche de la ville où il habite. Comble de chance un inconnu récupère ce courrier et le remet à ses destinataires. C'est la première fois depuis son arrestation que ses proches reçoivent de ses nouvelles. Raymond, lui, devra patienter jusqu'à Noël pour apprendre que sa femme a fui le Pas-de-Calais, sous les attaques des avions italiens, pour échapper aux bombardements.
Les prisonniers arrivent en Allemagne où ils découvrent, étonnés, qu'il neige un 15 août à Nuremberg ! Dans leur nouveau lieu de résidence, en forêt de Bohème, l'hiver commence très tôt et ils ne sont bien évidemment pas préparés à un tel climat. Tous en tenue d'été, ils ne disposent pas de vêtements appropriés et n'ayant pas d'adresse, ils ne peuvent espérer aucun colis. Sans autre choix que d'affronter le froid. C'est à Noël qu'il reçoivent leur premier colis venant de la croix rouge américaine.


Pour Raymond, il est inconcevable de rester ici. Il élabore alors une évasion à pied vers la Suisse au milieu de la nuit. Mais pour cela il a besoin d'une boussole. Il n'a droit qu'à une lettre par mois, une seule page dont le contenu est contrôlé par les Allemands. Après réflexion il décide de faire parvenir à sa femme une lettre « cryptée » dans laquelle il lui demande ce dont il a besoin. Il lui expliquera dans un second courrier, un mois plus tard, comment interpréter le message, à l'aide de périphrases. Pour comprendre il fallait noter les premières lettres de chaque ligne qui, mises à la suite les unes des autres, formaient le mot « BOUSSOLE ». Sa femme, ayant elle aussi le droit de lui envoyer un colis par mois, a cuit un cake dans lequel elle a mis la boussole. Elle prend soin de la cacher près d'une extrémité et non au centre du gâteau pour qu'elle ne soit pas découverte. Elle l'envoie à Raymond.
Pendant ce temps, Raymond est emprisonné. Une cave humide avec pour seule lumière un petit soupirail. Il n'a rien à faire, sans électricité et avec une seule peur en tête : que le colis arrive pendant qu'il est enfermé là. Durant trois jours il n'a pour compagnie que des cloportes, qu'il compte et avec qui il organise des courses pour échapper au temps qui s'attarde.
A sa sortie, bien évidemment, le colis est arrivé. C'est avec soulagement qu'il constate que malgré les sondages des Allemands, la boussole n'a pas était trouvée. Après s'être remis de sa frayeur, il va jusqu'à offrir une tranche de cake à la sentinelle qui les surveille. Mais la boussole ne lui sera en fin de compte d'aucune utilité car l'évasion ne se fera pas à pied mais en train.
Pressé par le temps, il s'associe à un groupe de prisonniers qui monte un plan d'évasion par voie ferroviaire. Mais les jours défilent et le train, lui, ne passe que de temps en temps. Raymond sait qu'il ne peut pas attendre plus, s'il doit partir c'est maintenant. C'est donc seul qu'il s'infiltre dans un wagon chargé de kaolin et qu'il part vers la Suisse. Pour pouvoir passer inaperçu à la sortie du train, il s'est fait prêter des habits civils, surtout une veste en cuir pour supporter le froid. Le trajet se fait avec des correspondances : jusqu'à Munich, il a la chance de partager son compartiment avec une mère accompagnée de son enfant. Quoi de mieux pour passer inaperçu que de tenir un enfant sur ses genoux ! Les voies ferrées ont été bombardées, il ne faut pas moins d'une journée pour faire 300 kilomètres.
A Munich, il doit patienter une heure pour sa correspondance. Il profite alors des sanitaires pour faire un brin de toilette et changer de chemise. Sa veste est très usée, il a noirci le col avec du cirage, pour paraître plus correct mais pendant le voyage, le cirage a déteint. Il change de chemise mais s'aperçoit alors qu'il manque un bouton. Toujours par souci de se fondre dans la masse, par dessus il enfile son pull-over à l'envers, comme c'est la mode chez les jeunes Français, puis retourne patienter sur le quai de la gare. Tout à coup, un homme lui tape sur l'épaule, il se retourne surpris. " Tu es Français ? " lui demande l'homme en français. Raymond pensant pouvoir le duper répond en allemand : " Non, je suis Allemand ! ". Mais l'homme le regarde et lui dit : " Tu es Français, jamais un Allemand ne porterait son pull-over à l'envers ! ".
Et voilà comment une vieille veste en cuir est à l'origine de son arrestation...



Zaïnab & Angélique

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