Voici l’histoire d’un jeune homme de 21 ans appelé Moïse,
serrurier ajusteur et travaillant à la SNCF
Nous sommes en 1942. La seconde guerre mondiale a débuté, il y a déjà trois ans lorsque Moïse est recruté pour intégrer un chantier de jeunesse (1). Durant six mois, il va donc y travailler en temps que mécanicien en cycles.
En 1943, arrivé au terme de ce stage forcé, au moment de sa démobilisation, il apprend en rentrant chez lui, comme des milliers d’autres Français, que le Service du Travail Obligatoire (2) a été mis en place. Quelques jours seulement après son retour il est convoqué par courrier. Il doit partir le lendemain en direction de l’Allemagne pour aller y travailler. Combien de temps ? Et pour y faire quoi exactement ? Il ne le sait pas encore.
Beaucoup de jeunes pensent à déserter mais les menaces sont explicites : S'ils ne partent pas, ce sont les familles qui le payeront… Certains prennent le risque de s’enfuir vers des maquis dont l’existence n’est encore qu’une rumeur, mais pour la majorité des autres, le risque est trop important, ils optent pour l’Allemagne.
Ce jour de mars 1943, à la gare de Nîmes, Moïse part,avec beaucoup d’autres hommes, vers l’expatriation. Leur départ se fait sous les cris et les huées contre le gouvernement de Vichy. Dès leur arrivée à la frontière allemande, l’atmosphère change.

L’ordre et la discipline sont imposés par des soldats, ils commencent à comprendre le régime nazi. Au terme de cette traversée de l’Allemagne, Moïse découvre le camp de travail de Gleiwitz, où il est recruté pour travailler dans la DR, c'est-à-dire la compagnie de chemin de fer.
La vie s’organise peu à peu, logé dans une baraque avec dix-huit compagnons. Le travail est dur et sans distractions hormis un cinéma. Il passe le temps en écrivant à sa famille et surtout en dormant.
La libération ne viendra que deux années plus tard, après de nombreux faux espoirs, la Russie l’emporte enfin.
Au mois de février 1945, les Russes ordonnent aux travailleurs français d’évacuer vers la Pologne par leurs propres moyens. C’est donc à pied, en stop, puis en train que Moïse débute le voyage. Escale de 68 jours en Pologne durant laquelle ils sont contraints de rester enfermés dans une caserne.
Puis nouvelle destination : La Russie, pays soit disant allié de la France où Moïse et ses
compatriotes découvrent qu’ils ne sont ni mieux traités ni mieux considérés qu’en Allemagne.
Après un mois dans ce pays peu accueillant les rapatriements s’organisent enfin. Tous pensent retrouver directement leur pays mais le retour est organisé différemment : Pologne, Allemagne, Belgique et enfin la France. 
Le 20 juillet 1945, Moïse retrouve Nîmes après deux ans et demi d’absence. La joie devrait être au rendez vous et pourtant… Malgré le bonheur de rentrer chez lui, de retrouver sa famille et son pays, une angoisse indescriptible règne dans les wagons du train qui ramènent les exilés. Cela fait presque un an qu’ils n’ont pas de nouvelles venant de leurs proches.
Qui vont-ils retrouver ? Qu’est-ce qui aura changé ?
La peur est dans chaque esprit en approchant de la gare.
Moïse est mon grand oncle, il m’a fait partager son histoire tout au long de mon enfance. Aujourd’hui , en 2007, il a 85 ans et il pense que cette expérience a profondément changé sa façon de voir la vie.
Voilà ce qu’il a écrit dans le journal qu’il a tenu durant cette période :
« Chacun a repris sa place dans sa famille, et nous espérons pour les générations futures que cela ne se reproduira plus. On dit que les voyages forment la jeunesse dans notre cas, ils forment plutôt un homme à devenir dégouté de tout et sans pitié pour la misère qu’il voit car à force de souffrir, je crois que le cœur de l’homme devient dur et insensible. Quant au caractère, il a beaucoup changé. Pour ma part, depuis j’écoute plus que je ne parle. Est-ce l’habitude que j’ai prise en Allemagne ? Par instants, je deviens rêveur et je pense : Voilà ce qu’a fait de nous deux ans et demi d’exil. »
(1) Chantiers de jeunesse : Ces chantiers, obligatoires pour tous les jeunes français, aptes physiquement à partir de vingt ans, sont sensés faire acquérir « le sens de l’ordre, le goût de l’effort et une formation virile ».
(2) Service du travail obligatoire (STO) : Instauré par le régime de Vichy en février 1943, à la demande de l’Allemagne nazie et dans le cadre de la collaboration d’état, ce service du travail obligatoire consistait à envoyer de la main d’œuvre française travailler en Allemagne
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